Le référendum silencieux – Ce que la migration scolaire révèle de la confiance dans l’État mauritanien


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09-07-2026 11:56 – Le référendum silencieux – Ce que la migration scolaire révèle de la confiance dans l’État mauritanien
Le référendum silencieux – Ce que la migration scolaire révèle de la confiance dans l’État mauritanien
Un référendum sans urnes

Chaque rentrée scolaire, un étrange scrutin se tient en Mauritanie. Il n’a ni bureaux de vote, ni bulletins, ni commission électorale. Ses urnes sont des malles de voyage ; son dépouillement s’effectue sur la route de Rosso, dans les voitures qui prennent la direction de Saint-Louis, de Dakar ou de Richard-Toll.

Une mère s’installe de l’autre côté du fleuve pour une année entière. Une famille accepte la séparation, non pour fuir une guerre ni pour gagner davantage, mais pour offrir à un enfant ce qu’elle estime être une meilleure école. La presse mauritanienne a donné un nom à ce mouvement, la migration scolaire.

Depuis plusieurs années, elle relate ces départs vers le Sénégal et observe qu’ils semblent s’être accélérés depuis l’entrée en vigueur de la réforme éducative engagée en 2022, sans qu’aucune donnée ne permette d’isoler cet effet des autres facteurs en jeu, économiques autant qu’historiques. Il faut pourtant commencer par une précaution essentielle. Nous ne savons pas combien de familles sont concernées. Aucune statistique publique n’en mesure l’ampleur.

Le seul ordre de grandeur disponible provient, paradoxe révélateur, des données du Sénégal, qui recensait en 2023 environ quatre mille ressortissants mauritaniens sur son territoire, tous âges confondus un chiffre qui ne compte ni les familles franchissant quotidiennement la frontière, ni les enfants d’une diaspora installée de longue date. Mille familles ? Dix mille ? Nous l’ignorons.

Mais cette ignorance est déjà une information. Un État qui sait compter ses électeurs, ses contribuables et ses fonctionnaires, mais ne mesure pas les enfants qui quittent son système éducatif, révèle malgré lui une limite de sa propre connaissance. Cette tribune ne prétend donc pas mesurer un phénomène. Elle cherche à comprendre ce qu’il signifie.

Ce que révèle un départ

On pourrait croire que cette réflexion porte sur l’école. En réalité, elle porte sur l’État. Les diagnostics sur l’éducation mauritanienne sont connus depuis longtemps. Un capital humain encore faible, des difficultés persistantes d’apprentissage, des infrastructures inégalement réparties.

Un rapporteur spécial des Nations unies relevait, au milieu des années 2010, que 380 écoles primaires seulement, sur près de 4 400, étaient alimentées en électricité, la plupart privées. Ces constats sont importants. Mais ils ne suffisent plus, car les budgets et les réformes décrivent les moyens d’une politique publique ; ils ne disent pas ce que les citoyens en pensent réellement.

Or il existe un indicateur que les administrations mesurent rarement. La confiance. Et la question véritable n’est pas le nombre de départs. Elle est de savoir ce que révèle le départ de ceux qui disposent encore d’un choix.

L’école, le plus long des contrats

Une école n’est pas seulement un bâtiment où l’on transmet des connaissances. Elle est l’institution où une nation apprend chaque matin à se reconnaître le premier lieu où des enfants de milieux différents découvrent qu’ils appartiennent à une même communauté politique. Lorsque cette rencontre disparaît, ce n’est pas seulement l’école qui s’affaiblit.

C’est l’idée même de nation qui commence à se fragmenter. L’école est sans doute le plus long contrat qu’un État conclut avec ses citoyens. Pendant plus d’une décennie, il demande aux familles de lui confier ce qu’elles ont de plus précieux, en promettant de leur rendre des femmes et des hommes capables de construire leur avenir.

Une promesse d’une telle durée ne repose pas d’abord sur des crédits budgétaires ou des textes de loi. Elle repose sur une conviction. Et la confiance a ceci de singulier qu’elle ne se décrète pas. Elle se construit lentement, au fil d’expériences quotidiennes, puis peut se dissiper en silence, sans crise apparente, sans qu’aucun responsable ne s’en aperçoive.

C’est pourquoi le véritable indicateur d’un système éducatif n’est ni le montant de son budget, ni le nombre de salles de classe, ni même le taux de réussite aux examens. C’est le comportement de ceux qui disposent encore d’un choix.

L’économiste Albert Hirschman l’avait montré dans une intuition devenue classique. Lorsqu’une institution déçoit, les citoyens disposent de deux réponses prendre la parole pour tenter de la transformer, ou la quitter lorsqu’ils n’espèrent plus être entendus. Dans le domaine scolaire, cette sortie n’a rien d’abstrait. Elle prend la forme d’un sacrifice.

Changer de pays, louer un second logement, séparer une famille pendant une année. Ces décisions ne relèvent pas d’un arbitrage de consommation. Elles traduisent une hiérarchie des priorités où l’avenir d’un enfant l’emporte sur tout le reste.

Le paradoxe d’une réforme sincère

Il serait pourtant injuste d’interpréter ce mouvement comme la preuve d’une absence d’action publique. Depuis plusieurs années, la Mauritanie a engagé une réforme ambitieuse. Les investissements se sont accélérés, des établissements ont été construits ou réhabilités, des enseignants recrutés, de nouveaux dispositifs institutionnels créés.

Ces efforts existent et méritent d’être reconnus, à commencer par l’engagement quotidien de milliers de femmes et d’hommes, dans l’administration et dans les classes. Mais une politique publique ne se juge pas seulement à l’intensité de l’effort qu’elle mobilise. Elle se juge à la confiance qu’elle inspire.

Et c’est ici qu’apparaît le paradoxe. D’un côté, l’État affirme que les conditions d’une amélioration durable sont réunies ; de l’autre, des familles qui en ont les moyens continuent de chercher ailleurs ce qu’elles ne sont pas certaines de trouver chez elles. Ces deux réalités peuvent coexister. Une réforme peut être sincère sans avoir encore produit ses effets ; une politique peut être ambitieuse sans avoir encore convaincu.

Deux récits sans arbitre

Toute la question devient alors celle de la mesure. Comment savoir où en est cette confiance ? La Mauritanie dispose de nombreuses données sur son système éducatif, effectifs, infrastructures et dépenses.

En revanche, les informations permettant de comparer les acquis des élèves à des références internationales restent limitées. Or, lorsqu’une réforme demande aux citoyens de croire à ses promesses, elle a besoin d’indicateurs auxquels chacun puisse accorder sa confiance.

À défaut, deux récits s’installent. Le premier est celui des institutions. Il décrit les réformes entreprises, les moyens engagés, les progrès attendus. Le second est celui des familles, et il s’écrit moins avec des discours qu’avec des décisions.

Chaque inscription dans une école étrangère, chaque déménagement vers l’autre rive, chaque séparation acceptée au nom d’un enfant constitue une évaluation silencieuse du système. Entre ces deux récits, il manque aujourd’hui un arbitre reconnu de tous.

Et lorsqu’une société ne partage plus les mêmes instruments pour apprécier la réalité, chacun finit par produire sa propre mesure. Les familles, elles, disposent d’un instrument d’une simplicité redoutable. Le choix.

Les preuves plutôt que les promesses

La confiance ne revient ni par décret ni par campagne de communication. Elle se reconquiert, et toute reconquête commence par trois exigences. La première est la vérité. La première responsabilité d’un État n’est pas d’affirmer que sa réforme réussit, mais de créer les conditions permettant à chacun d’en juger. Une politique publique n’acquiert sa pleine légitimité que lorsqu’elle accepte d’être évaluée selon des critères transparents, comparables et reconnus. La confiance a besoin de preuves.

La deuxième est l’exemplarité. Dans toutes les sociétés, l’école publique devient véritablement nationale lorsqu’elle est choisie, et non subie. Le jour où les enfants des responsables publics et ceux des dockers du port de Nouakchott, les enfants des beaux quartiers de Tevragh Zeina et ceux des familles de Sebkha, d’El Mina ou de Dar Naim, les enfants des villages de la vallée et ceux des campements de l’intérieur fréquenteront de nouveau les mêmes établissements, l’école cessera d’être un service administratif pour redevenir un bien commun. Cette exemplarité ne peut être imposée. Elle ne peut être que méritée.

La troisième est le droit. Une réforme ne doit pas seulement annoncer des objectifs ; elle doit créer des garanties. Les familles ne demandent pas des promesses supplémentaires. Elles demandent la certitude que les engagements pris aujourd’hui pourront être invoqués demain.

La confiance grandit lorsque les obligations de l’État ne relèvent plus seulement du discours politique, mais d’engagements durables, formalisés par exemple dans une loi d’orientation scolaire opposable devant les juridictions administratives. Ce n’est pas un détail technique. C’est la différence entre une promesse et un droit.

Un État que l’on choisit

Cette réflexion dépasse le seul domaine de l’éducation. Dans tous les pays, il existe un moment où les citoyens cessent de quitter un service public parce qu’il fonctionne mal, et commencent à le quitter parce qu’ils ne croient plus qu’il puisse redevenir meilleur. À partir de cet instant, la crise change de nature. Elle n’est plus administrative, elle devient institutionnelle.

Car un État ne vit pas seulement de son autorité. Il vit de la confiance qu’il inspire son capital le plus précieux. On mesure souvent la solidité d’un État à la qualité de ses lois ou au montant de ses investissements. La véritable épreuve survient lorsque les citoyens disposent d’une alternative.

Que choisissent-ils alors ? Les familles qui traversent aujourd’hui le fleuve ne votent contre personne. Elles votent d’abord pour leurs enfants. Leur décision ne procède ni de l’idéologie ni de la contestation. Elle exprime une responsabilité parentale. C’est précisément pour cela qu’elle mérite d’être entendue. Une société peut ignorer une opinion. Elle ne devrait jamais ignorer un sacrifice.

Chaque rentrée scolaire, la Mauritanie organise ainsi un référendum dont personne ne proclame les résultats. Il ne se joue ni dans les urnes ni dans les bureaux de vote, mais dans les choix silencieux des familles. Le jour où celles-ci recommenceront librement à choisir l’école publique mauritanienne, l’État saura qu’une promesse a retrouvé sa crédibilité. En attendant ce jour, la question reste ouverte, et chaque rentrée scolaire y répond à sa manière. Que choisira la prochaine ?

Mansour LY
Juriste analyste politique

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